Giuseppina Bridelli : l’aurore d’une cantatrice pour le répertoire des Lumières

//Giuseppina Bridelli : l’aurore d’une cantatrice pour le répertoire des Lumières

À celles et ceux qui, en 2013, assistaient au programme Vivaldi & ses Muses il était impossible qu’aux côtés de la blonde autant que talentueuse soprano Heather Newhouse leur échappât la présence d’une brune italienne au tempérament de flamme. Elle se prénomme Giuseppina, comme Strepponi – la seconde épouse de Verdi, créatrice d’Abigaille dans Nabucco en 1842 – est-ce-déjà un signe ? Qui sait ?

En revanche, il demeure certain que la prestation de la Signorina Bridelli dans les œuvres du Prêtre Roux

[surnom donné à Vivaldi – N.D.L.R] a subjugué tous les mélomanes, qu’ils soient simples amateurs ou fins connaisseurs.

La justesse de l’interprétation

En affrontant l’exigeante aria « Ho il cor già lacero » de La Griselda, elle marchait dans les traces d’Anna Girò avec un aplomb n’ayant d’égal que la justesse de l’interprétation. La cantatrice d’origine française (en réalité Giraud – italianisé en Girò) devint l’interprète favorite de Vivaldi à plus d’un titre et son égérie pour longtemps… Au sein de ses Mémoires rédigées en français, le grand écrivain et dramaturge Carlo Goldoni – librettiste à ses heures – nous en dresse ainsi le portrait : « Elle n’était pas jolie, mais elle avait des grâces, une taille mignonne, de beaux yeux, de beaux cheveux, une bouche charmante, peu de voix mais beaucoup de jeu… ». Tout esthète avisé relèvera immédiatement qu’au moins deux vertus faisant défaut à la légendaire vénitienne d’adoption constituent, au contraire, des apanages amplement prodigués par Dame Nature à Madamigella Bridelli : d’abord son apparence physique mérite mieux que l’épithète « jolie », ensuite ses moyens vocaux s’avèrent impressionnants.

Certes, de Vivaldi à Mozart, voire au-delà, l’on parle de soprano II. L’appellation même de mezzo-soprano n’existe pas encore sur le papier au XVIIIème siècle. Cette terminologie ne se fixera qu’une fois l’époque romantique venue. Ce nonobstant, bien des rôles sont – de facto – écrits dans cette tessiture que nous identifions aujourd’hui comme telle. À trois siècles de distance, Anna Girò et Giuseppina Bridelli se rencontrent virtuellement sur certains emplois. Il en va ainsi de Griselda mais aussi d’Irène dans Bajazet. Bien qu’ayant créé le rôle d’Asteria dans cet opéra, la Girò semble s’emparer rapidement du poignant « Sposa son disprezzata », page de pasticcio qui vagabondera dans maintes partitions. Pourtant, nous doutons qu’elle ait pu interpréter cette aria en y mettant davantage de passion et de contrôle technique que la Bridelli.concerthosteldieu-2013-vivaldi-muses

Écoutez (un beau CD en témoigne) sa maîtrise du souffle sur les valeurs longues dans « La mia speranza… » [NB : Certes, Montserrat Caballé fut la seule à exécuter toute la phrase d’un seul tenant, mais c’était en dosant habilement le flux pulmonaire et en délivrant un volume restreint].

Entendez cette intelligence du texte dans la section B sur « L’amo, ma egli e infedel ; spero, ma egli e crudel… » où chaque mot acquiert un saisissant relief sans nul recours à un quelconque expressionnisme outrancier et déplacé. Non, voilà le naturel dans toute sa splendeur, dans sa beauté assoluta, à fondre de bonheur. Hédonisme, quand tu nous tiens… !

Un sens inné de la coloration ou des ornementations judicieuses

Mais notre jeune artiste va au-delà. Ainsi, elle affronte des parties auxquelles ne pouvait prétendre sa devancière : tel Il Farnace, avec un rôle-titre défendu à la création par Maria Maddalena Pieri, précurseur de tous les contraltone comme la Malanotte ou la Pisaroni, dont Rossini fera son miel. Que l’on tende seulement l’oreille sur son déchirant « Gelido in ogni vena » où se profilent plus que des promesses sur le plan de l’intensité dramatique. Ajoutons à cela un sens inné de la coloration ou des ornementations judicieuses dans les reprises A’ des Da capo, magistralement illustré par un « Or di Roma forti eroi » de haute tenue. S’il est encore un peu tôt pour se colleter avec le rôle-titre d’Orlando furioso dans son intégralité et sur scène, l’abattage dont elle fait preuve dans la vocalisation serrée de « Alza in quegl’occhi » laisse pantois et permet d’augurer, en attendant, de riches appropriations dans des emplois de Tito Manlio, Il Teuzzone ou L’Olimpiade et bien des guerriers métastasiens chez d’autres compositeurs. Pourquoi pas Pergolesi, dont les opéras exigent désormais une urgente propagation sur toutes les scènes ? Après cela devraient venir les héros de Haendel. En commençant prudemment avec Orlando, ce sera tout naturellement vers Rinaldo et Giulio Cesare, offrant des airs paroxystiques surchargés en coloratura d’une autre trempe que son goût la guidera.

CHD-BRIDELLI-Giuseppina Des ressources et du bon sens

Cependant, en observant attentivement son cursus, des signes ne trompent pas : couronnées de succès, ses incursions récentes dans Haydn (Ernesto de Il Mondo della Luna) ou Mozart (Sesto de La Clemenza di Tito) attestent d’un passage à la vitesse supérieure. Son Sextus se hisse d’un coup à la hauteur des plus belles incarnations en mémoire. Idamante d’Idomeneo suivra probablement très vite, et bien d’autres rôles en travesti. Puisqu’elle fréquente – à doses homéopathiques et dans les petits emplois – le répertoire romantique, le page Smeaton d’Anna Bolena ou Maffio Orsini dans Lucrezia Borgia de Donizetti s’ajouteront un jour à son répertoire déjà vaste. Après quoi, la voie vers les plus lyriques preux rossiniens – Malcolm de La Donna del lago, Tancredi – sera ouverte [NB : Arsace de Semiramide ou Calbo de Maometto II réclament, en revanche, une largeur qu’elle ne possède encore pas]. Mais là, nous nous projetons au-delà des dix prochaines années. Dans l’immédiat, elle conduit sagement son début de carrière.

Le peu que nous avons pu échanger avec elle nous a rassuré : elle sait très bien ce à quoi elle peut s’attaquer sans danger. Admirablement gérées, ses précieuses ressources vocales attestent aussi d’un solide bon sens. Ainsi suit-elle les préceptes de son illustre compatriote Beniamino Gigli, qui déclarait avec raison : « Il faut chanter sur les intérêts, pas sur le capital ! ». En conséquence, si une attirance légitime pour Rossini passera d’abord par Rosina du Barbiere di Siviglia ou Angelina de Cenerentola, sa persistance à fréquenter les premiers baroques entretiendra un baume sur ses cordes vocales. Dans l’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, elle alterne aujourd’hui Octavie et Poppée. Pourtant, plus que dans la courtisane, c’est dans l’impératrice outragée qu’on la devine idéale : son sens du verbe, de la plus noble déclamation lyrique la destine évidemment à l’incarner.

VIDEO : Allez donc voir et entendre sur Youtube sa participation au concours d’Innsbruck dans « Disprezzata regina » : un diamant brut se révèle au détour de chaque phrase.

CHD-BRIDELLI-Giuseppina (4)À quand l’Orfeo de Gluck… ?

Tout ceci posé, il demeure un personnage pour lequel elle nous semble créée par essence et qui conviendrait au développement actuel de ses splendides possibilités : il s’agit d’Orphée dans Orfeo ed Euridice de Gluck. Nous songeons à la monture originelle de Vienne 1762 mais, bien entendu, avec l’option alternative de l’air « Addio miei sospiri » pour la conclusion de l’Acte I. À ce sujet, que les cuistres ne viennent pas nous casser les oreilles en resservant l’habituel poncif selon lequel cette page ne serait pas de Gluck ! Si disserter jusqu’à vous faire une conférence sur ce seul sujet précis sera pour un autre jour, contentons-nous de rappeler, pour l’heure, que ce numéro figure dès la reprise de 1764 à Francfort ! CQFD, Punto e basta ! Bien entendu, pour ses premiers pas dans un rôle aussi long qu’exigeant, il lui faudrait le soutien d’une baguette aguerrie, d’un « coach » di primo cartello. Personnellement, nous aspirons à ce que Franck-Emmanuel Comte se charge de cette aventure que nous pressentons exceptionnelle. Reste à trouver les mécènes qui voudront bien se substituer à la carence contemporaine d’un couple impérial à l’aune de Marie-Thérèse et François de Lorraine au Siècle des Lumières. Amis lecteurs fortunés, puissiez-vous y songer… au moins avec bienveillance !

Pour l’heure, la Signorina Bridelli nous reviendra en novembre prochain dans Vivaldi en lumière avec le Concert de l’Hostel Dieu. Ne manquez sous aucun prétexte celle qui marche sur les traces glorieuses d’illustres modèles parmi ses compatriotes : Bernadette Manca Di Nissa, Sara Mingardo, Gloria Banditelli, Romina Basso ou Monica Bacelli… voire Cecilia Bartoli (si ce rapprochement ne lui nuit pas… il existe trop de comparaisons génératrices de confusion de valeurs… !). De surcroît, qu’elle n’oublie pas comment la grande Giulietta Simionato elle-même se révéla d’abord dans des ouvrages tels que Gli orazi e i curiazi de Cimarosa.

Que sera Giuseppina Bridelli dans trente ans ? Impossible de l’affirmer sans risque de se tromper. Néanmoins, nous pouvons avancer ceci, car bientôt un demi-siècle d’expérience sur le terrain nous y autorise : elle possède dorénavant les atouts d’une grande.

Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN

VIVALDI EN LUMIÈRES

By |2016-10-21T11:16:24+00:00novembre 19th, 2015|Nos artistes !|0 Comments

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