Le jeu de l’amour et de la jalousie, selon Mozart

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Apollon & Hyacinthe sera créé à Caunes (Aude) le 24 juillet, puis joué à Nyons (Drôme) le 26 et le 31 juillet à Chailly (Côte d’Or). Quelles sont les options prises pour cette mise en scène ? En quoi cette histoire d’amour et de rivalités est-elle destinée à émouvoir autant qu’à instruire ? Pourquoi avoir revisité le livret pour cette production ? Pierre-Alain Four metteur en scène de ce projet, propose quelques clés de lecture.

Pierre-Alain Four, metteur en scène de ce projet, propose quelques clés de lecture.

Écrit à 11 ans, Apollon et Hyacinthe se révèle à la fois séduisant et profond

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R. Mathieu (Oebal), T. Alexandre (Apollon),  H. Newhouse (Hyacinthe) et P. Bündgen (Zéphyr). © Antonin Sumner

Comment mettre en scène et faire entendre aujourd’hui un opéra dont nous ne maîtrisons plus, ou mal, les codes et les références parce que son synopsis emprunte à la mythologie –et à Ovide pour ses Métamorphoses– ? Peut-être tout simplement en s’intéressant au propos, puisque ces légendes se sont éloignées de nous… Car Apollon et Hyacinthe, c’est avant tout une fulgurante passion entre trois jeunes adultes : Zéphyr tue sa fiancée Hyacinthe parce qu’il craint qu’Apollon ne la lui prenne. Cette jalousie qui tourne mal, très mal, n’est en rien éloignée de nous : elle fait écho aux troubles qui surviennent parfois au moment du passage à l’âge adulte, lorsque l’on prend conscience de l’emprise que peut avoir le sentiment amoureux. Un état à nul autre pareil, qui peut bouleverser l’être tout entier, et lui faire perdre ses plus élémentaires repères.

Autre élément clé : Apollon et Hyacinthe a été écrit par Mozart qui a tout juste 11 ans ! Mais cette prouesse ne doit pas nous masquer la maturité musicale et l’originalité de cette thématique qui questionne les premiers émois adolescents. Il faut donc considérer que cet opéra est une œuvre à part entière, dont la musique limpide, immédiate comme souvent chez Mozart, n’exclut ni la complexité ni la finesse et vient soutenir l’argument. Apollon et Hyacinthe peut dont être pris, au-delà de son appareil légendaire, comme une étude de la naissance des passions, via une histoire aussi simple que tragique.

Un opéra d’apprentissage

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L. Viricel (Mélia) et T. Alexandre (Apollon). © Antonin Sumner

Et si c’est bien d’éducation dont il s’agit, de modèles et de règles, alors on pourra dire qu’Apollon et Hyacinthe est un opéra d’initiation, comme on a des romans d’initiation (ou d’apprentissage)… Apollon et Hyacinthe appartient aussi à ce petit groupe d’œuvres, souvent brèves, destinées à des étudiants ou des collégiens et jouées par eux. On pense par exemple à Didon & Enée de Purcell ou encore à Esther de Jean-Baptiste Moreau joué par les élèves de Mme de Maintenon. Chacune de ces œuvres, au-delà de l’illustration d’un épisode de la mythologie, décrit une passion, met en jeu des conflits entre les désirs et les ambitions ou les devoirs, entre le moi et un rang à tenir…

Apollon et Hyacinthe était lui destiné aux étudiants de l’université de Salzbourg plaçant le focus sur la force du sentiment amoureux et la violence latente qu’il recèle. Cet opéra n’est donc pas l’histoire un peu surannée d’un dieu surgissant dans la quiétude d’un huis clos familial en Laconie, mais une puissante histoire, celle d’un amour perverti par une jalousie morbide. Une situation qui n’a rien perdu de son intérêt aujourd’hui car qui ne s’est pas posé la question de jusqu’où il pouvait aller par amour ? Autrement dit, Apollon et Hyacinthe expose les excès de la passion par le truchement de personnages mythologiques, eux-mêmes soumis à des affects très humains…

En posant les limites de l’acceptable en matière de sentiments, l’opéra s’adresse aussi bien aux adolescents –ce qui est peu fréquent– qu’aux adultes censés avoir appris à dompter leurs emballements… Dans cette production, et pour des raisons essentiellement musicales, le rôle masculin de Hyacinthe a été confié à une jeune soprano. Plutôt que d’en faire un personnage travesti, il nous a paru plus crédible que Hyacinthe devienne un rôle féminin. Cela n’enlève rien à la force du récit, dont l’enjeu se situe sur la question de l’engagement, qu’il soit amoureux ou amical.

Dans le livret original de Rufinus Widl, Hyacinthe est un personnage masculin. Zéphyr son proche ami, s’inquiète de sa proximité croissante avec Apollon. Il tue Hyacinthe lors d’un jeu de disque avec Apollon dans un accès de jalousie. C’est aussi pour nous une manière de renouveler la lecture de l’œuvre originale de Mozart et Wild, comme de proposer une bifurcation aux Métamorphoses ovidiennes. C’est ainsi prolonger une chaine de variations sur un même thème et contribuer au développement d’un imaginaire arrimé au mythe d’Apollon et Hyacinthe.

Rendre accessible et lisible

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L. Viricel (Mélia) et T. Alexandre (Apollon). © J. Pastor

Cependant, l’une des difficultés d’Apollon et Hyacinthe réside dans ses récits en latin, définitivement peu accessibles aux oreilles actuelles. Pour leur donner une saveur nouvelle, pourquoi ne pas en faire une adaptation dans un français contemporain ? Ainsi réécrit, le propos devient plus intelligible et se trouve renforcé. Les scènes sont jouées par les chanteurs qui ont pour l’occasion fait un véritable travail théâtral. Pour prolonger ce désir de rendre l’œuvre plus abordable, nous avons aussi travaillé de manière à mettre la musique au premier plan, en minimisant les «

perturbations » et les distractions visuelles. Nous avons donc choisi d’évoquer l’univers mythologique plutôt que de le représenter : il n’y a pas de véritable décor, pour lequel il aurait été difficile d’éviter l’écueil du kitch. Aussi, le plateau joue-t-il sur un minimalisme assumé, dégageant l’espace au maximum, suggérant une vie pleine de possibles, où les chemins ne sont pas tracés, mais à construire.

Quant au vestiaire, chacun des personnages d’Apollon et Hyacinthe, appartenant tous à la haute société, est vêtu d’un costume strict et chic, augmenté d’un accessoire qui évoque son statut et son caractère. Ainsi, Zéphyr est-il progressivement recouvert d’excroissances comme si son corps exhalait la jalousie. Oebal le père, est lui accessoirisé d’une pochette oversized, qui déborde de la poche de son costume pour lui faire une toge de roi. Le Dieu Apollon, ôte lui parfois sa veste pour laisser apparaître un corps entièrement doré et dangereusement séducteur…

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R. Mathieu (Oebal). © Antonin Sumner

Hyacinthe elle se pare de bijoux légers et floraux, comme en prémonition de son destin (elle sera changée en fleur par Apollon) et Mélia sa sœur, qui ambitionne de partir avec Apollon est embijoutée de la paume de sa main à son épaule, comme un début de la parure qui conviendrait à la déesse qu’elle voudrait devenir…

La dramaturgie qui guide la mise en scène s’attache à suggérer le surnaturel qui joue dans Apollon et Hyacinthe un rôle déterminant, tout en évitant tout effet réaliste. L’apparition du Dieu, caché dans les nuages, Zéphyr, dispersé aux 4 vents, Hyacinthe, en fleur : tout suggère l’idée que l’air, les parfums, doivent être l’essentiel d’un « décor » qui s’avère changer au gré des représentations en plein air. Fumées, encens, satins légers soulevé par des souffles, sont alors l’essentiel d’une scène débarrassée de tout accessoire inutile, pour laisser les sons et les airs se déployer à nos oreilles enchantées.

 

Apollon et Hyacinthe / Mozart

Franck-Emmanuel Comte, direction
Oebal : Rémy Mathieu, ténor
Zéphyr : Paulin Bündgen, contre-ténor
Hyacinthe : Heather Newhouse, soprano
Apollon : Théophile Alexandre, contre-ténor
Mélia : Lise Viricel, soprano
Un prêtre : Aurélien Curinier, basse

Mise en scène et adaptation : Pierre-Alain Four
Collaboration à la mise en scène : Claudine Charnay

Image d’en tête : © J. Pastor

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Directeur artistique de l'ensemble Boréades

2 Comments

  1. JOATTON JEAN-NOËL 18 juillet 2015 at 11 h 37 min - Reply

    J’ai lu avec bcp d’intérêt et d’attention les clés de lecture proposées par Pierre-Alain Four.
    Je le remercie.
    J’espère pouvoir aller à l’une des soirées…

  2. Comte
    Comte 18 juillet 2015 at 11 h 39 min - Reply

    Merci Pierre-Alain, pour ce super article ….
    A très bientôt en répétition avec Apollo…
    FE

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